O2 en français

‘Mafia Capitale’. Ne touchez pas à Lirio Abbate et aux 96 journalistes

Les raisons pour lesquelles, à la veille du grand procès de Rome, les attaques contre les journalistes qui ont rapporté ce scandale sans précédent se multiplient

Il ne manque que quelques semaines au début du procès connu comme « Mafia Capitale ». Il débutera le 5 novembre prochain à Rome. Cependant, diverses prises de position ont révélé une certaine intolérance pour la presse et pour les journalistes qui ont rapporté les différentes étapes de l’enquête en question. Ils ont révélé des informations détaillées aussi bien sur les preuves que sur les futurs chefs d’accusations contre les imputés. En particulier, ce qui frappe le plus, c’est l’attaque faite par un groupe d’avocats pénalistes contre des dizaines de chroniqueurs qui s’occupent de faits judiciaires. L’un d’eux a tenté de dénigrer de manière sarcastique le journaliste Lirio Abbate pour l’isoler.

Il est hors question qu’on puisse exprimer ses opinions, utiliser la dialectique et garantir le pluralisme. De même le fait que les opinions puissent être réfutées et que ce soit uniquement les juges de la Cour qui vérifient la culpabilité réelle de chacun des accusés, est hors question. Cela est évident. Mais il est encore plus évident que les journaux et les journalistes devaient et doivent informer les citoyens de manière claire et détaillée ; cela encore davantage considérant qu’il s’est agit d’un scandale de vastes proportions. La découverte d’une organisation mafieuse dans la capitale est sans précédent. Il est ainsi compréhensible que cette découverte ait choqué une opinion publique qui était profondément convaincue que Rome était à l’abri de la présence active d’organisations criminelles organisées genre mafia. C’est ainsi qu’une information la plus vaste possible sur ce sujet était indispensable.

Ces derniers jours, la ‘Chambre pénale’ (association d’avocats pénaliste romains, NDR) de Rome nous a fait savoir qu’elle n’est pas de la même opinion. À travers une plainte auprès du parquet, l’association qui représente la catégorie des avocat pénalistes y adhérant volontairement dans la capitale a accusé 97 journalistes d’avoir violé aussi bien l’interdiction de publier prévu par l’art.114 du code de procédure pénale que les règles de déontologie de leur profession. Cela est arrivé au cours des deux arrestations, celle en décembre 2014 et celle en juin 2015, suite à la publication de 278 articles dans 14 journaux. Ils rapportaient le contenu précis de certaines parties des mandats d’arrestation pour détention préventive. On ne se rappelle pas qu’il y ait eu une telle contestation collective de ce délit.

Mon cher ami Attilio Bolzoni, journaliste courageux avec une longue expérience qui a déjà vu d’autres conflits de ce genre entre avocats et journalistes, voit dans l’initiative de la ‘Chambre pénale’ une sorte de réponse directe. À Palerme aussi, Bolzoni se rappelle qu’à la veille du grand procès contre Cosa Nostra en 1987, les avocats avaient adressée de telles accusations aux journalistes. Mais il n’y eut aucune initiative formelle, ni quoi que ce soit de si sensationnel. « Cette fois, je ne comprends pas dans quel but. Peut-être qu’ils veulent faire le procès aux journalistes et non pas aux mafieux ? », dit Bolzoni avec cynisme.

« O Tempora o mores ! », c’est ce que l’ancien président de la ‘Chambre pénale’ Maître Oreste Flamminii Minuto aurait dit. Celui-ci a dirigé la ‘Chambre pénale’ avec un grand prestige pendant deux mandats et une telle réaction aurait été impensable. Le grand maître pensait que le journaliste qui est en possession d’actes couverts par le secret a le devoir de les publier si ces actes contiennent des informations pertinentes pour l’intérêt public, car le journaliste agit dans l’intérêt des citoyens.

Les chroniqueurs qui observent l’éthique suivent cet enseignement. Il ne s’agit pas d’une incitation à commettre un délit, mais plutôt d’appliquer d’autres normes, tels que l’art. 326 du code de procédure pénale qui punit sévèrement le fonctionnaire public ou la personne responsable d’un service public laquelle révèle des informations confidentielles, mais seulement à la condition qu’elle ne « respecte pas les obligations inhérentes aux fonctions ou un service ou qu’il abuse de son poste. À tel propos, ces personnes ne devraient-elles pas être la cible de la Chambre pénale ? ».

C’est dans cet esprit, que depuis toujours, les journalistes qui s’occupent de faits judiciaires et les directeurs responsables violent souvent l’art. 114 du code de procédure pénale. Ils le font afin de professer leur devoir professionnel. Ils le font au nom de l’art. 51 du code de procédure pénale qui exclut la punition pour ceux qui agissent dans l’exercice d’une obligation imposée par une règle de droit (la loi qui a créé l’ordre des journalistes) ou dans l’exécution d’un droit, dans ce cas, celui prévu par l’article 21 de la Constitution italienne. Ils le font en acceptant le risque d’être punis, conformément à l’art. 684 du code pénal, par une amende de 50 à 251 euros.

Autrement la loi prévoit une peine d’emprisonnement de 30 jours maximum. Mais aucun des avocats que j’ai consulté se rappellent un emprisonnement qui ait été infligé. C’est une pratique établie dans ces cas, que les journalistes paient une amende come une espèce de taxe inappropriée sur la publication des nouvelles. Cela n’est pas juste, ce n’est pas logique. Mais cela sera ainsi tant qu’un législateur clairvoyant (on l’attend depuis longtemps) ajoutera aux codes une règle explicite qui reconnaisse pleinement la fonction publique des informations d’intérêt public (produites et diffusées dans l’intérêt des citoyens). Ce sera ainsi tant que le législateur dont nous rêvons n’offrira pas une protection pénale adéquate au droit d’expression dans la presse, comme l’a récemment demandé la Commission parlementaire anti-Mafia. Ces règles sont nécessaires pour combler une lacune dans la législation. C’est à cause de cette lacune que les journalistes sont accusés instrumentalement et contraints à un parcours judiciaire sinueux car accusés d’avoir violé des réputations et ou des secrets.

Beaucoup plus grave et inquiétant est la tentative de certains de minimiser l’importance du procès « Mafia Capitale » en isolant le journaliste Lirio Abbate, qui en premier trois ans avant le scandale, avait rapporté dans le magazine L’Espresso les affaires louches qui se passaient à Rome entre les hommes politiques et le monde criminel. Pour ses enquêtes sur le terrain, conduites uniquement par lui, il a été menacé à plusieurs reprises et il y a un an, il a subi un véritable assaut. Liro Abbate qui vit sous protection policière depuis 2007 en raison de menaces de mort répétées ne mérite pas de sarcasme, ni de dénigrement de la part de certains avocats défenseurs d’accusés dans le procès « Mafia Capitale ». Il mérite plutôt un autre prix pour son journalisme, à ajouter à ses médailles.

Le travail de Lirio Abbate est la réponse à ceux qui disent, de temps à autre, qu’en Italie on ne fait plus malheureusement de journalisme d’enquête comme dans le passé. On parle du journalisme qui ne rapporte pas seulement les documents judiciaires, mais qui cherche les nouvelles sur le terrain, qui use les semelles des chaussures. Malheureusement, il n’existe que des extrêmes dans cette profession : le journaliste engagé et courageux et le médiocre. L’histoire de Lirio Abbate et celle des trente ou peut-être cinquante autres journalistes qui vivent, comme lui, sous protection policière en raison des menaces reçues à cause de leur travail, montre que ce genre d’enquête existe encore. Désormais, faire du journalisme d’enquête est devenu très dangereux, surtout dans un pays où la plupart des journalistes recueillent des informations de manière superficielle. Heureusement pour nous, il y a toujours des journalistes, comme Lirio Abbate, qui ne se résignent pas à voir les choses de loin, qui n’acceptent pas d’obtenir les informations uniquement à partir des communiqués de presse ou par des informations superficielles. Heureusement, il y a encore celui qui va à la recherche d’informations bravant les dangers que cela comporte, même si cela signifie mettre en jeu sa propre vie.

La tentative de faire croire que le meilleur journaliste soit celui qui n’enquête pas est fausse, il s’agit d’une instrumentalisation. Cette déclaration m’indigne. Cela signifie, laisser à quelqu’un d’autre la tâche de scruter l’obscurité et d’alarmer l’opinion.

Nous avons déjà vu pendant le procès de Bologne quelque chose de semblable. Un personnage accusé de graves crimes mafieux a ouvertement tenté de convaincre les juges de poursuivre le journaliste Giovanni Tizian à sa place. Ce dernier avait rapporté dans ses articles les affaires louches dans lesquelles l’accusé était impliqué. Il est vrai on peut éviter les scandales par le silence et le manque d’action judiciaire. C’est une vieille recette qui fait continuer le mal. En Italie, cette recette a été appliquée, beaucoup, trop de fois, même récemment. Cela a produit des mystères non résolus, des massacres impunis, des collusions tolérées à la lumière du jour, de la corruption qui avale l’argent grâce au lequel le pays pourrait être riche et généreux envers les faibles. Pour mettre un terme à cette saison, nous devons défendre ceux qui, comme Lirio Abbate et comme des centaines de journalistes chaque année, sont menacés ou intimidés pour la même raison. Ils veulent exercer le droit que la constitution leur donne à informer les citoyens. Ils veulent nous renseigner pendant que les faits se déroulent et non seulement après que les juges les aient évalués.

ASP COT

Leggi in Italiano

Read in English

Licenza Creative Commons I contenuti di questo sito, tranne ove espressamente indicato, sono distribuiti con Licenza Creative Commons Attribuzione 3.0

Lascia un commento

Il tuo indirizzo email non sarà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *

CHIUDI
CLOSE