La Méthode

Par Alberto Spampinato, directeur de l’Observatoire «Ossigeno per l’informazione»

Nous savons tous que la liberté de la presse est refusée dans les pays non-démocratiques. Nous sommes habitués à penser qu’une Constitution démocratique peut par elle-même résoudre ce problème une fois pour toutes. En réalité, elle résout de nombreux problèmes, mais pas tous. Récemment, nous avons appris que de nouvelles limites à la liberté du journalisme peuvent survenir en dépit de toutes les libertés énoncées par la loi. En effet, c’est ce qui se passe précisément dans les pays qui sont officiellement libre. Par exemple, en Europe c’est le cas de l’Italie. Je vous parlerais donc brièvement du «cas italien».

Le monde sait que l’Italie dispose d’un environnement d’édition dont la propriété des médias et de la publicité est très concentrée. Les médias ne sont pas suffisamment séparés de la politique et du gouvernement, comme il le doive, par exemple, avec le conflit d’intérêt impliquant Silvio Berlusconi depuis vingt ans. La législation italienne régissant la presse est obsolète, et au lieu de la mettre à jour, l’Italie a passé les dernières années à essayer de faire approuver plusieurs lois qui limiteraient la liberté de la presse et la liberté d’expression, tels que, par exemple, le projet de loi sur les écoutes téléphoniques.

Ceci est bien connu. Mais peu de gens savent que, en Italie, onze journalistes ont été tués entre 1960 et 1993; près de dix journalistes vivent sous une forte escorte policière; chaque année, des centaines de journalistes sont menacés de harcèlement physique et juridique, notamment par une utilisation intimidante de poursuites en diffamation, contre laquelle la majorité des journalistes sont sans défense. De plus, peu de gens savent que les travailleurs de nombreux médias pour éviter ce genre de problèmes se réfugient dans l’autocensure.

Il y a quelques années, personne n’aurait su que en Italie tant de journalistes avaient été menacés ou qu’on les faisait taire à travers des revendications juridiques infondées. Les choses ont changé au cours des cinq dernières années, depuis que Ossigenoper l’Informazione – notre petite organisation à but non lucratif – a commencé une enquête ciblée, pour laquelle l’observatoire a développé une méthode originale. L’enquête, dont les résultats ont été généralement vérifiés, s’est révélée très efficace et a amplement documenté l’utilisation systématique de l’intimidation comme un outil pour limiter la liberté de la presse sans changer les lois. Les résultats de la recherche de Ossigeno nous disent beaucoup de choses intéressantes et imprévues.

1. En cinq ans Ossigeno a découvert plus de 1400 professionnels des médias qui ont été victimes d’intimidation grave en Italie. Ossigeno estime que de nombreux autres cas ne sont pas signalés parce que les victimes sont faibles, ont peur et ne veulent pas se manifester. Ossigeno a calculé que seulement un cas sur dix est connu publiquement.

2. Jusqu’à présent, le gouvernement a refusé de donner les statistiques au Parlement italien sur le nombre de journalistes qui ont été menacés ou qui se trouvent sous protection de la police, cela malgré trois demandes officielles.

3. Seule une petite partie des épisodes d’intimidation vient directement par la mafia ou d’autres groupes du crime organisé. La plupart des intimidations sont faites par des citoyens respectueux des lois (professionnels, entrepreneurs, gens ordinaires).

4. L’intimidation se produit dans tout le pays, non seulement dans les régions où la mafia est plus ancrée, comme beaucoup peuvent penser.

5. Ceux qui menacent des journalistes peuvent être sauvegardés par des lois archaïques et inadéquates. Ceux qui intentent un procès pour diffamation ou dommages sans fondement jouissent de la même impunité. Le système judiciaire lent les aide à garder un journaliste en procès pour de nombreuses années.

6. C’est extrêmement facile d’utiliser le crime de diffamation pour arrêter un journaliste qui publie de mauvaises nouvelles. La diffamation est toujours un délit pour lequel un journaliste peut finir en prison et pour lequel les journalistes et les éditeurs sont responsables de dommages illimités: parfois les journalistes vendent des biens ménagers pour les financer.

7. La simple demande de dommages-intérêts pour diffamation, avant même que le juge l’a vu, crée d’énormes difficultés économiques pour les maisons d’édition et pousse les journalistes à l’autocensure.

La recherche de Ossigeno a allumé la lumière et il a été alors impossible de nier que la presse italienne souffre d’une maladie grave qui fait que l’Italie ressemble à un pays avec une démocratie faible.

La lumière est allumée, mais les grands médias ne parlent pas tous de ces journalistes menacés et le monde politique ne traite pas le problème comme il se doit. En lisant les journaux italiens, il semble que le problème ne se pose même pas. Les dossiers de Ossigeno sont respectés et cités, même si souvent accueillis avec agacement, comme le sont les rapports de Freedom House, qui étiquettent la presse italienne comme «partiellement libre». Cela a été déclaré la première fois en 2005 et a été confirmé à partir de 2009 jusqu’à nos jours. Le dernier rapport classe l’Italie en 68ème place parmi 197 pays.

Nous ne devrions pas sous-estimer la classification négative de l’Italie, parce que l’Italie, l’un des six membres fondateurs de l’Union européenne, avec une réputation millénaire, connue comme le «berceau de la loi», devrait être un exemple pour les autres pays, alors qu’elle occupe le rang le plus bas parmi les pays du monde les plus développés.

Nous devons penser que cette classification est plus inquiétante qu’une mauvaise performance: elle révèle l’apparition de nouvelles formes de censure insidieuses et non déclarées, qui peuvent faire leurs apparitions et se propager dans les démocraties modernes, comme de nouvelles maladies, endommageant l’un des droits fondamentaux de l’homme. Cette classification fait aussi contrecarrer tous les efforts à bannir ces formes classiques de censure.

Voilà pourquoi le mauvais état de la liberté de la presse en Italie mérite une spéciale et particulière attention. Nous pensons aussi à l’étranger et nous nous posons la question: est-t-il quelque chose qui se passe même dans autres pays? Qui peut exclure cette hypothèse? Qui peut répondre? Que pouvons-nous faire face à cela?

Ossigeno a tiré la sonnette d’alarme et propose maintenant l’application de sa méthode à d’autres pays: rechercher et classifier les intimidations contre les professionnels des médias.

Cette méthode classifie déjà 29 formes différentes d’intimidation contre des travailleurs des médias. Nous ajoutons maintenant une nouvelle catégorie que nous appelons «le crime inexistant». Il comprend des comportements et des actions qui, tout en entravant la liberté de l’information inscrite dans la Constitution, ne sont pas punis par la loi. Un cas typique est la discrimination tacite dans le lieu de travail, ce qui peut priver les journalistes d’investigation de leur travail avec de faux motifs.

L’application de la méthode Ossigeno dans d’autres pays n’est pas difficile. Si les opérateurs l’appliquent de façon décisive, ils peuvent facilement surmonter les croyances et les stéréotypes tenaces et reconnaître les victimes de ces nouvelles formes de censure. Tout cela en certifiant avec des critères scientifiques ce que les journalistes ont souffert et démontrer comment ces intimidations nuisent le droit du public à être informé.

Avec l’aide d’organisations comme l’OSCE, la «de Ossigeno» peut être facilement appliqué dans d’autres pays. Nous sommes à disposition de tous ceux qui veulent savoir si la liberté de la presse dans son pays est touchée par ces nouvelles maladies, sous quelle forme et dans quelle mesure.

* Centre d’information sur les menaces contre les journalistes et sur les nouvelles éclipsées par la violence en Italie, promu depuis 2008 par le syndicat des journalistes italiens (Federazione Nazionale della Stampa Italiana-FNSI) et l’ordre des journalistes italiens en association avec d’autres promoteurs des droits civils.

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